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Expatriés africains à Dakar et Antananarivo : entre-soi professionnel, cercles élitistes et réseaux identitaires
Hélène Quashie  1, *@  
1 : Institut des mondes africains  (IMAF)  -  Site web
Institut de Recherche pour le Développement - IRD (FRANCE), Aix Marseille Université, École Pratique des Hautes Études [EPHE], Université Paris I - Panthéon-Sorbonne, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), CNRS : UMR8171
Institut des mondes africains - 9, rue Malher 75004 Paris -  France
* : Auteur correspondant

La recherche en sciences sociales sur l'Afrique concernant les migrations internationales s'est principalement intéressée aux mobilités économiques et politiques, à partir du continent et à l'intérieur de celui-ci. Parallèlement, la notion d'« expatriation » a été construite en opposition au phénomène migratoire et associée à des professionnels « occidentaux », privilégiés par des contrats de travail et des avantages salariaux spécifiques. L'un des points aveugles de la recherche concerne donc les professionnels expatriés africains en Afrique, leurs itinéraires, les catégories d'emploi qu'ils occupent dans les institutions publiques internationales, les multinationales et le domaine de la consultance. D'une part, cet angle mort est fonction de la position du chercheur dans les sociétés locales et vis-à-vis de ces groupes sociaux spécifiques. D'autre part, les élites transnationales africaines ne sont perçues qu'à travers le prisme universitaire ou leur ancrage dans des pays du « Nord », bien qu'on observe une « africanisation » croissante des emplois dans les domaines professionnels précités, liée à la réduction du coût de l'expatriation à partir des pays du « Nord ».

Cette communication présentera une comparaison entre des réseaux d'acteurs expatriés africains francophones à Dakar et Antananarivo. Depuis la crise ivoirienne, la capitale sénégalaise constitue, dans la sous-région ouest-africaine, une plaque tournante des migrations associées au travail et accueille de nombreux sièges de multinationales et d'agences internationales. La capitale malgache servira de contre-point puisqu'elle attire peu de flux migratoires depuis le continent, bien qu'elle abrite plusieurs organismes internationaux et entreprises étrangères qui souhaitent s'implanter dans l'Océan Indien. L'analyse des représentations et pratiques sociales de professionnels expatriés africains dans ces deux espaces urbains révèle des réseaux qui évoluent de manière ambivalente vis-à-vis de la société d'accueil, à l'instar des réseaux expatriés « occidentaux », tout en se distinguant de ces derniers. Par conséquent, ces analyses permettent un second niveau de comparaison en termes de pratiques sociales, de construction d'acteurs transnationaux et de rapports quotidiens avec les sociétés locales.

Ainsi, les pratiques touristiques et récréatives des professionnels expatriés africains s'adaptent le plus souvent aux modèles locaux, de même que les choix de scolarisation qui privilégient les établissements privés nationaux plutôt que les établissements français. Les investissements sur le marché immobilier par l'achat et la construction de villas permettent l'extension de quartiers urbains, distincts de ceux investis par les expatriés « occidentaux ». Apparaissent donc des modes de socialisation récurrents, notamment avec les classes moyennes et aisées locales, qui sont en partie fondés sur la mise en valeur ambigüe d'une certaine « africanité ». En revanche, les pratiques de restauration par exemple s'avèrent proches, tantôt de celles observées localement, tantôt des lieux huppés fréquentés par les expatriés « occidentaux ». On ne retrouve pas dans ces réseaux expatriés africains une mixité conjugale importante, et encore moins d'acteurs devenus bi-nationaux. L'apprentissage des langues locales est également rarement investi, quelle que soit la durée de séjour dans les sociétés d'accueil. Enfin, ces réseaux s'établissent d'abord en fonction de leurs milieux professionnels de référence et de sociabilités internes à ces milieux fondées sur une nationalité commune (création d'associations d'expatriés issus d'un même pays ; adoption de fonctions diplomatiques liées aux consulats). Il existe, sous plusieurs aspects, une rupture sociale avec l'environnement local, qui se combine à des clivages de classe plus ou moins importants et qui produit, dans certains contextes, une ethnicisation des rapports sociaux, y compris à l'intérieur des réseaux professionnels. S'organise ainsi la reproduction d'une catégorisation sociale spécifique, qui permet aussi de ré-interroger les relations entre « expatriation » et « postcolonialité ».


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