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Le songe et le rêve comme dispositifs identitaires dans une zawiya soufie contemporaine au Maroc
Hlaoua Aziz  1, *@  
1 : Centre Jacques Berque  (CJB)  -  Site web
35, Avenue Tariq Ibn Zyad - CP 10 000, Rabat -  Maroc
* : Auteur correspondant

Atelier "les marges du rêve" - Dragani

Dans la présente contribution, je souhaite moins faire une analyse archéologique ou historique de la zawiya Qadiriya boutchichiya1 au Maroc, que de poser une toile de fond – un arrière-plan – nécessaire à la compréhension des cadres actuels observés dans lesquels se formulent les pratiques.
Ce détour m'a été imposé par le terrain et notamment par la nécessité de saisir le sens des récits, des concepts et des personnages invoqués tant dans les rituels que dans les discours. D'ailleurs les deux sont bien souvent liés, de telle sorte qu'il est difficile de dissocier le discours sur la généalogie de l'histoire d'une pratique rituelle. L'une des thématiques fars de ces pratiques est le songe et le rêve.
Ainsi, lors de mes séjours répétés à la confrérie-mère, les responsables m'orientaient régulièrement vers des écrits historiques placés dans les tiroirs de la bibliothèque de la zawiya, m'interdisant clairement la recherche d'une autre version orale auprès de certains disciples, surtout les plus anciens d'entre eux. « Tout est dans les livres et chez les professeurs désignés par nos chorfa » me dit un muqaddem (responsable). On me désignait ainsi la limite à ne pas franchir : celle qui sépare ce qui est écrit, donc contrôlé, de ce qui est conté, le "rêve" et qui se prêterait éventuellement à des lectures exogènes qui pourraient nuire à l'image de la confrérie, de ses maîtres et de ses disciples.
Cette position – celle qui trace la frontière entre écrit et non-écrit – est certainement motivée par un souci de centralisation de l'information et de contrôle du discours sur la zawiya. En ce sens, je soutiens, à l'instar de Rhani (2014a : 57) que les versions orales d'une histoire, celle en l'occurrence d'une confrérie ou d'un lignage maraboutique, ne peuvent prendre une forme discursive légitime et légitimante que si elles sont reformulées, ou retravaillés, par l'écriture. L'usage sociopolitique de l'écriture, affirme-t-il, « relègue l'oralité au statut du hors-texte (et du hors-contexte) qui, pour s'élever au niveau du dire authentique, a besoin d'une écriture qui l'historicise ». L'écrit, ou le maktub, s'apparente ainsi à un processus d'identification. Le recours à l'écrit se présente comme le moyen officiel de la diffusion du savoir de et sur la zawiya: « l'écrit, dans l'histoire du sharifisme marocain, est l'instrument d'un ?faire l'histoire” ; il est ainsi le moyen de se faire un présent » (Rhani, 2014 : 57). Cette interdiction de documenter "l'histoire" d'un rêve relève une autre problématique non moins intéressante que le rêve lui même: la tension entre l'oralité et l'écrit qui 1La confrérie religieuse soufie qadiriya boutchichiya qui fait l'objet de cette étude se situe dans le village de Madagh, qui dépend de la ville de Berkane, au nord-est du Maroc. Différentes annexes de cette zawiya[1] se trouvent dans plusieurs villes et villages du Maroc, mais aussi dans d'autres pays. La Boutchichiya est actuellement l'une des confréries soufies les plus actives du Maroc est très souvent en adéquation avec la norme ouvertement soutenue par la confrérie : celle qui essaie de minimiser la place de l'oralité (rêve, songe, mythe ou récit hagiographique).À partir de cette tension entre l'oral (songe et rêve) et l'écrit, présente dans la compréhension de l'histoire et de l'identité des Boutchich, je me suis intéressé à la place qu'occupe le discours dans les pratiques et à la manière dont la démarche praxéologique permet de saisir l'absence de décalage entre les discours et les pratiques. Aussi, malgré la marginalisation de l'oralité et la narration des rêves, les récits sont toutefois largement répandus parmi les disciples. J'ai surtout remarqué que ces derniers, au cours de leurs échanges, leur donnaient une grande importance. Dans la plupart des cas, ces récits des rêves prennent même un caractère mythique, surtout quand ils racontent l'histoire héroïque des saints de la famille Boutchich.


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