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Du jeu entre individuation et désaffiliation : le cas des jeunes vivant dans la rue au Burkina Faso.
Muriel Champy  1@  
1 : Université Paris Ouest Nanterre
LESC
200 avenue de la République -  France

Panel : Les stratégies d'accumulation dans des sociétés hiérarchisées et en mutation économique.

Ma présentation portera sur les trajectoires de jeunes hommes vivant ou ayant vécu dans la rue (les bakoroman) à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. Ce cas singulier nous permettra de questionner les possibilités d'accumulation disponibles dès lors que les individus ont acté les tensions avec leurs réseaux familiaux et communautaires par l'adoption d'un mode de vie caractérisé par une forte marginalité. Ainsi, mes recherches ont permis de démontrer que la rue offre parfois des opportunités de gains conséquents au travers de la mendicité, du vol, des trafics et des petits emplois accessibles dans l'espace urbain et qu'elle n'interdit pas en principe la thésaurisation en vue d'un retour en famille — que mes relevés de recettes et de dépenses quotidiennes ont permis de faire apparaître. L'économie morale de la rue et l'instabilité de leur mode de vie (le bakoro) y rendent cependant inaccessible toute forme d'investissement relationnel ou économique. Malgré les revenus du bakoro et faute de marché de l'emploi structuré, les réseaux communautaires semblent dès lors rester incontournables. Par leurs discours, les bakoroman relativisent d'ailleurs leur expérience de désaffiliation en la replaçant dans le sillage des mobilités juvéniles qui caractérisent cet âge de la vie dans cette région (Bird & Kendall, 1980). Mais à leur retour, ils se heurtent au fait que la structure hiérarchique des réseaux communautaires les empêche de disposer librement de leur argent, d'autant plus que leur « migration » a souvent servi à occulter leur position structurellement délicate au sein de leurs réseaux d'appartenance hérités que leur longue absence et leurs pratiques marginales n'ont fait qu'accentuer. Tout en fournissant un modèle reconnu d'individuation des cadets vis-à-vis des réseaux communautaires, le recours au modèle migratoire les condamne également à réussir leur « retour » par la démonstration de leurs capacités à soutenir leur parentèle qui, bien qu'elle les avait parfois implicitement rejetés, continue de représenter leur seul filet de sécurité et leur meilleur espoir de devenir à leur tour des « hommes de demain ». A travers l'exemple singulier des jeunes vivant dans la rue au Burkina Faso, mes travaux visent donc à l'exploration d'un conflit qui traverse l'ensemble de la jeunesse burkinabè entre, d'une part, un imaginaire mondialisé qui associe la réussite à l'accumulation monétaire individuelle et d'autre part, des normes sociales qui interdisent largement ce type d'entreprises au singulier et prônent un modèle d'organisation lignager et communautaire structuré par le principe hiérarchique de l'aînesse. Ces trajectoires particulières de désaffiliation, puis d'éventuelle réaffiliation, nous permettent ainsi de toucher à la place que les mécanismes communautaires laissent à l'individuation afin de mieux toucher à ce qui, dans la société burkinabè contemporaine, fait — ou ne fait pas — d'une personne un homme « respectable » et accompli. 



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