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Du statut ambigu des Pygmées Babongo dans la séquence migonji du rituel bwete (Monts du Chaillu, Gabon central)
Magali De Ruyter  1@  
1 : Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative  (LESC)  -  Site web
CNRS : UMR7186, Université Paris X - Paris Ouest Nanterre La Défense
21 Allée de l'université F-92023 92023 NANTERRE CEDEX -  France

Dans les monts du Chaillu du Gabon central, le bwete est un rituel majeur d'initiation collective masculine. Les Pygmées Babongo y sont initiés au même titre que leurs voisins non-pygmées Mitsogo et Masangu qui en seraient les fondateurs. Les nombreuses séquences rituelles qui y mettent en scène des pans de l'origine du rituel ainsi que de l'humanité sont sous l'autorité d'un initié particulier nommé povi. En revanche, la séquence migonji du même rituel est largement considérée comme un divertissement exempt de secret initiatique. Au cours de cette séquence publique, des ancêtres costumés viennent danser dans la cour du village, au son des chants responsoriaux (alternance soliste/chœur) exécutés par l'ensemble des participants, hommes initiés et femmes non-initiées, hôtes comme invités. Tout initié peut y entonner un chant et les solistes se succèdent. Du fait de leur statut d'initiés, les Babongo participent légitimement à cette séquence comme à l'ensemble du rituel. Inversement, leur présence n'est pas indispensable à son exécution. Lorsque le rituel est organisé par des hôtes Mitsogo ou Masangu néanmoins, les Babongo sont fréquemment invités à mener cette séquence à laquelle ils se trouvent alors associés : « s'il y en a [des Pygmées] c'est mieux, c'est signe que la veillée sera encore plus réussie », me confiaient des initiés Mitsogo.

Dans cette communication, je propose de définir d'abord ce qu'est une performance réussie de la séquence migonji en la contrastant avec la notion de réussite propre aux autres séquences rituelles. Si la réussite de cette séquence migonji tient pour partie à des qualités techniques (vocales et instrumentales), elle tient au moins tout autant à la capacité des musiciens à susciter des émotions parmi les participants, à l'idée de profusion sonore (donnant à entendre la qualité du réseau relationnel de l'hôte) ainsi qu'à la notion de surprise. Cette dernière conduit à changer d'échelle d'observation et à considérer la performance dans sa récurrence et la circulation des musiques. Ensuite je montrerai comment l'expertise musicale des Babongo est à double-face : recherchée par les voisins non-pygmées et manifestation de l'engagement sincère des Babongo dans les rituels de leurs voisins, elle concourt à l'efficacité du rituel. Inversement, elle est attachée à des valeurs morales négatives ainsi qu'au divertissement rituel. Elle place ainsi les Babongo dans un statut ambigu d'initiés officieusement cadets depuis la perspective des voisins. Ce statut rapproche en définitive les Babongo pourtant initiés des femmes non-initiées. Il crée une catégorie fondée sur la distinction ethnique au sein d'un rituel qui différencie les personnes sur le critère du genre. Enfin, je montrerai comment ce statut ambigu et officieux au sein d'une séquence de divertissement est en réalité révélateur de la logique de la relation interethnique Pygmées/non-Pygmées.


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