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Écriture du corps et expérience du retour chez les auteurs africains et afropolitains
Anabel Apap  1, 2@  
1 : Université de Malte  (UOM)  -  Site web
University of Malta, Msida MSD 2080, Malta -  Malte
2 : Université Paris-Sorbonne
Université de Malte
1, rue Victor Cousin 75005 Paris -  France

Notre étude propose l'analyse de l'omniprésence du corps dans des récits où le retour figure comme thème majeur, comme par exemple Loin de mon père de Véronique Tadjo et Passage des larmes d'Abdourahman A. Waberi. À ces œuvres s'ajoutent aussi d'autres qui donnent à voir et le départ et le retour, comme Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome. Dans les deux cas, on a affaire à des personnages qui retournent au pays natal après une période d'exil. Dans ce contexte, où deux cultures – celle d'adoption et celle d'origine - s'entremêlent, surgissent des questions d'identité, d'authenticité, d'altérité et d'appartenance. Nous focaliserons sur la façon dont les auteurs véhiculent le motif d'un retour ‘impossible' – avec tout ce qu'il implique - à travers une écriture du corps.

Le conflit de cultures passe premièrement par le biais de la perception visuelle : « Comme un espace symbolique privilégié, le ‘corps en douleur' traduit les conflits culturels dans un cadre de représentation visible »[1]. Alors, d'une part, le corps devient le site universel de communication car il expose le tourment intérieur que l'homme ressent. D'autre part, il est une réalité tangible et matérielle qui subit des outrances et, en même temps, emprisonne puisqu'il est exposé aux regards des autres. Les différences corporelles contraignent l'individu et le forcent à se conformer aux attentes particulières de ceux qui sont restés au pays. La souffrance est traduite en des douleurs physiques, des maladies. Les troubles psychologiques se manifestent de manière somatique et assaillent l'intégralité du corps.

Retourner au pays natal ne signifie pas continuer de vivre la vie d'avant la migration. Donc, le retour est un moment crucial où l'individu se rend compte qu'en retournant, il accomplit non un mouvement en arrière, mais un mouvement vers l'avant. Par conséquent, l'instabilité sentie au pays d'accueil est retrouvée à la terre natale, ce qui provoque un déséquilibre ; d'où le rapprochement, dans ces œuvres, entre le corps blessé et le monde en crise.

Ce non-retour constitue une rupture de laquelle on ne peut pas se remettre. L'impossibilité de retourner est évoquée dans deux textes où la fin de la migration est assimilée au voyage ultime qu'accomplit l'homme ; la mort. Partir de Tahar Ben Jelloun et Le mal de peau de Monique Ilboudo soulignent la finitude du corps humain qui fait allusion à la faillite d'une réintégration aisée au pays natal et au seul chemin qui mène à la liberté de l'homme. Dans ce cadre, il est pertinent de considérer jusqu'à quel point le corps devient un instrument efficace pour les auteurs pour la transmission d'un traumatisme psychologique invisible.


[1] Francoise Lionnet, Postcolonial Representations: Women, Literature, Identity, New York, Cornell University Press, 1995, p. 127: “As a privileged symbolic space, the ‘body in pain' translates cultural conflicts into a visible representational frame [...]”. (La traduction est mienne.)



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