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Anticolonialisme(s) et idéologie(s) de la libération. La mobilisation de l'anticolonialisme dans les discours politiques au Rwanda (1956-2014)
Florent Piton  1@  
1 : Centre d'Etudes en Sciences Sociales sur les Mondes Africains, Américains et Asiatiques  (CESSMA)  -  Site web
Université Paris VII - Paris Diderot, Institut de Recherche pour le Développement - IRD (FRANCE)
Université Paris Diderot, Bât. Olympe de Gouges, case postale 7017, 75205 Paris cedex 13 -  France

Panel : L'anticolonialisme dans tous ses Etats (Céline Pauthier)

« A bas le colonialisme tutsi. Démocratie d'abord. L'indépendance viendra », pouvait-on lire sur les pancartes brandies par des manifestants à l'occasion du passage de la mission de visite de l'ONU au Rwanda en 1960. Le 4 juillet 2014, lors de la fête de la Libération marquant la fin du génocide et de la guerre, le président de la République Paul Kagame déclarait notamment : « Dans d'autres luttes de libération en Afrique, nous avons trouvé un miroir de nos préoccupations en tant que Rwandais. Ces combattants de la liberté de la première heure avaient une juste colère contre le colonialisme, le racisme, et toutes les injustices qui leur sont liées, tout comme nous. » Entre ces deux moments, le Rwanda avait mené une révolution entre 1959 et 1961, obtenu son indépendance en juillet 1962, connu un coup d'Etat militaire en juillet 1973, et surtout été confronté à un génocide ayant fait entre 500 000 et un million de victimes au printemps 1994, à l'issue d'une guerre commencée en octobre 1990. Entre ces deux moments, le recours à l'anticolonialisme dans les mobilisations politiques a donc subi des fluctuations, que cette communication vise à analyser à partir des manifestes et statuts des partis, des discours officiels prononcés lors des fêtes et commémorations nationales, de chansons, et d'enregistrements d'émissions de radio.

Un rapide inventaire témoigne de la labilité avec laquelle l'anticolonialisme est brandi – ou non – par les acteurs politiques au gré de leurs intérêts sur la scène locale, nationale et internationale. Entre 1956 et 1961, dans le cadre de la révolution socio-raciale, la dénonciation d'un double colonialisme et la priorité donnée à la réforme puis à l'abolition de la monarchie conduisent à l'émergence d'un nationalisme et d'un anticolonialisme particuliers, qui prennent moins pour cible la puissance tutélaire que les « féodo-monarchistes tutsi ». Dès lors, sous la première et la seconde République (1962-1973 et 1973-1990), les discours présidentiels à l'occasion des fêtes nationales célèbrent moins la fin de la colonisation belge que l'avènement de la « démocratie » et de la « République », deux mots chargés d'un héritage pour le moins ambigu. Dès les années 1950 toutefois, des discours plus franchement anticolonialistes étaient apparus au sein de certaines formations politiques, et se trouvent ensuite régulièrement réactivés, notamment chez les réfugiés et les opposants politiques. A la faveur de la guerre et du multipartisme à partir de 1990, ces discours trouvent une nouvelle caisse de résonnance et sont mobilisés par une variété d'acteurs : partisans du FPR porteurs d'un discours d'unité nationale et panafricain, opposants « modérés » dénonçant les responsabilités de la Belgique et de la communauté internationale dans la polarisation ethno-raciale du pays, mais aussi membres de la mouvance présidentielle puis du Hutu Power dénonçant une forme de « néo-colonialisme » incarnée surtout par les casques bleus belges. Après le génocide enfin, et alors que le FPR accède au pouvoir, l'anticolonialisme devient un puissant vecteur de mobilisation politique, tantôt au nom de la réconciliation nationale, tantôt au nom d'une légitimation de choix politiques contestés à l'international.

L'histoire des discours anticolonialistes, et de leurs avatars anti-néocolonialistes, est ainsi liée à celle des autres vecteurs de mobilisation que sont le nationalisme, l'idéologie révolutionnaire, ou le panafricanisme. La coexistence de ces différents registres n'est pas systématique, l'anticolonialisme ne constituant pas au Rwanda un corpus idéologique unifié, voire partagé. Plus généralement, je voudrais à travers cette communication poser les jalons d'une histoire de ces différentes théories politiques de la libération au Rwanda, dont les croisements et les oppositions dessinent les contours d'une pensée politique en perpétuel renouvellement.


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