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Ethnologie du proche et du lointain. Enjeux et limites de la distanciation
Yassine Kervella-Mansaré  1@  
1 : Centre de recherche bretonne et celtique  (CRBC)  -  Site web
Institut des Sciences de l'Homme et de la Société - ISHS, Université de Bretagne Occidentale (UBO)
20 Rue Duquesne CS 93837 29238 BREST Cedex 3 -  France

Par cette courte formule, « du proche et du lointain», je veux faire allusion à l'évolution assez récente de l'ethnologie. En effet, à ses débuts, l'ethnologie se concevait plutôt comme une science de l'Autre, du très différent de soi, et même du plus éloigné géographiquement. Les sociétés auxquelles elle s'intéressait étaient présumées primitives, presque figées dans l'histoire et dans un espace isolé. Même quand, en Europe, elle s'intéressait aux coutumes et traditions régionales, c'était pour les présenter comme dépassées ou en voie de l'être.

Aujourd'hui, ce point de vue a changé. L'ethnologue peut choisir comme objets d'étude des communautés qui appartiennent à sa propre société. Prenant acte d'autres évolutions dans la discipline, certains préfèrent alors parler plutôt d'anthropologie. Dès lors, l'ethnologue/anthropologue peut aussi élaborer une science du Même, et pas seulement de l'Autre. Comme l'indique Marc Augé, il peut vouloir constituer son semblable, son contemporain, en objet de sa science.

Pour mes premières recherches en ethnologie, j'ai choisi de travailler sur le veuvage féminin et les sacrifices d'animaux chez les Peuls de ma région de naissance, le Fouta-Djalon (Guinée). J'ai étudié surtout les règles prescrites à la veuve ou aux veuves pendant les quatre mois et dix jours de veuvage, mais aussi les différentes ritualités accomplies lors d'un sacrifice de bovin après le décès d'un Peul. S'ensuivit une étude sur les différentes acceptions du Pulaaku, qu'il s'agisse d'un ensemble de règles morales, d'une part, ou de la de la manière dont certaines communautés se désignent elles-mêmes, d'autre part, en valorisant une particularité distinctive par rapport aux étrangers, les haabe.

Avec ma thèse doctorale, La Condition peule. Autour de la Vache, j'ai mené une étude comparative entre les Peuls sédentarisés en Guinée, sur les plateaux du Fouta-Djalon, et les nomades et semi- nomades du Tchad, dans les régions du Kanem et du Baguirmi, afin de mettre en relief certaines différences et similitudes.

Dans tous les cas, il s'agit d'assumer à la fois une position d'intériorité réelle et d'extériorité virtuelle. D'où la comibaison nécessaire des deux points de vue, du proche et du lointain. Du proche, en raison de mon appartenance à la communauté peule, au sens large du terme. Du lointain, dans la mesure où il s'impose à certains moments de faire abstraction de cette appartenance pour enregistrer les données du terrain de la manière la plus impartiale ou la plus objective qui soit.

De fait, la pratique des enquêtes conduit à affronter la difficulté de savoir instaurer un bon écart entre le chercheur et l'informateur. Car c'est en fonction de cet écart que le chercheur pose les bonnes questions, tandis que l'informateur s'efforce de fournir les réponses aussi détaillées que possibles. Si l'écart est trop grand, ou s'il est trop mince, on échoue. Voilà ce qui conduit à parler des enjeux et les limites de la distanciation. Je donnerai des exemples liés à l'origine sociale, l'âge, au genre.

Au terme d'autres réflexions sur les expériences que j'ai pu assimiler, j'en viendrai à poser un questionnement articulé sur les deux propositions suivantes.

1°) Quel investissement symbolique un chercheur en ethnologie dépose dans sa discipline quand il s'intéresse à ses semblables, et quel écart souhaite-t-il valoriser par rapport à eux?

2°) Quel bénéfice, un chercheur entend retirer de son travail quand il veille aussi à marquer un écart par rapport à ses confrères ou consœurs travaillant sur le même thème ou le même terrain?

Publications:

1°) Ouvrages

-2012:Veuvage feminin et sacrifices d'animaux dans le Fouta-Djalon (Guinee), Paris, L'Harmattan.

-2014: Pulaaku, le code d'honneur des Peuls, Paris, L'Harmattan.

2°) Articles

– 2014: « L'espace du Peul: dehors est sa maison », dans Terrae Incognitae. Conflits et controverses autour des derniers espaces dits sauvages, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

A paraitre:

* « Le lait de la brousse. Le Peul, sa femme et l'aliment sublime », dans les Actes du colloque de Rennes (2013),Se nourrir. Pratiques et strategies alimentaires. sous la direction de M. Sergio Dalla Bernardina, Editions du CTHS.

* « Les Peuls, un peuple en réseau », dans les Actes du colloque de Reims (2015), Reseaux et Soci ete, Editi ons , CTH S. 


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